Les recherches conduites par les différentes composantes de l’équipe permettent de revisiter une notion largement répandue qui a fondé une catégorie bien établie de la pensée en urbanisme et en aménagement du territoire : l’ « étalement urbain ». Plus largement, elles contribuent à dessiner une image des territoires ruraux plus nuancée et plutôt éloignée des idées martelées par le discours tenu sur le développement territorial durable : celui de la ville dense et compacte comme horizon à peu près unique de la pensée urbanistique contemporaine. Les faits marquants sont résumés comme suit.
1. Les mobilités quotidiennes : aller au travail, venir travailler : pas si loin pour la plupart des actifs.
2. Les bassins de déplacement en basse densité : pas tant de dépendance vis-à-vis de la grande ville, au sein de systèmes de dépendance qui échappent ainsi à une lecture centre-périphérie, urbain-périurbain, rendant en grande partie caduque la grille « ternaire » créée dans les années 1990 : ville, périurbain, rural.
3. La croissance résidentielle : la part endogène du développement résidentiel est primordiale (importance des transmissions immobilières non marchandes, faible distance des acquéreurs … et une « proximité cachée » via les détours par des villes parfois lointaines comme Paris. En tout cas, une reprise des densités rurales qui ne s’explique que très marginalement par le processus de périurbanisation comme « recul résidentiel du centre » (tel que décrit dans Berger-Beaucire pour un autre lieu, l’Ile-de-France et une autre époque).
4. L’étalement urbain : une notion finalement peu opératoire, ainsi que l’étude morphologique des établissements humains le révèle à travers leur granulométrie, leurs positions spatiales relativement les uns aux autres et leur dynamique dans le temps.
5. La gouvernance territoriale : retour discret du pays loi Pasqua revue Voynet qui pourrait trouver (enfin) sa place comme entité de la gouvernance des basses densités.
6. Les activités productives : des avantages comparatifs favorables à la basse densité ; des bassins d’actifs resserrés mais une certaine attractivité plus lointaine, et des marchés dans la sphère de l’économie mondialisée : l’économie présentielle comme unique source de fonctionnement de l’économie locale est à relativiser.

De la méthode : l’équipe constituée sous le nom de Frugal est multidisciplinaire : architecture, écologie, économie, ethnologie, géographie, sociologie, urbanisme. En parallèle de l’acquisition de connaissances sur le fonctionnement des éco-socio-systèmes de basse densité démographique et de l’évaluation de leurs potentialités en termes de développement territorial durable, Frugal se proposait de faire le récit de la construction d’une co-conception interdisciplinaire dans l’esprit de ce que fut, en son temps, l’approche conduite par Edgar Morin sur une village breton en pleine métamorphose, Plodémet (Edgar Morin : La métamorphose de Plodémet, Fayard, 1967).

En l’état, à mi-parcours, sur la base des approches méthodologiques spécifiques à chacune des disciplines impliquées (et compte tenu, aussi, de la sensibilité scientifique des chercheurs), la recherche fait émerger deux familles de questions qui fondent la réalité de l’interdisciplinarité et qui constituent un préalable absolument indispensable à l’évaluation de la teneur en développement durable des territoires de basse densité.

Préalablement, Un bref rappel des méthodes multiples mises en œuvre au sein de l’équipe : relevés de biodiversité, photographies, enquêtes sociologiques (avec des élus, des entrepreneurs, des jeunes, des habitants), dépouillement de données notariées, lecture de documents administratifs, analyse de base de données cartographiques, de bases de données statistiques, relevés de terrain, analyse de politiques publiques (transport, logements vacants, etc.). On peut parler d’une forme de criblage des territoires par tout ce que l’on appellera l’arsenal classique des sciences de la société et des sciences de la nature.
1°) Si le paysage, la diversité écologique, la granulométrie des établissements humains et leur position spatiale peuvent sans effort s’articuler, l’accrochage de l’architecture à ce grumeau de disciplines paraissait a priori plutôt juxtaposé qu’intégré en système. Cette question a été résolue en recourant à la notion de « vernaculaire contemporain » proposée par Bernard Rudowsky et développée par Pierre Frey, qui étend le sens du vernaculaire à un ensemble élargi de pratiques associant les habitats, les sociabilités, les formes de proximité de l’économie et les rapports à la nature(« Sont vernaculaires toutes les démarches qui tendent à agencer de manière optimale les ressources et les matériaux disponibles en abondance ou à très bas prix, y compris la plus importante d’entre elles, la force de travail » Pierre Frey, Learning from vernacular, Actes Sud, 2010). La mise en œuvre de cette notion implique une co-conception méthodologique entre architecture, écologie et ethnologie. Elle prend appui sur des objets tels les vergers, qui mobilisent à leur tour l’approche morphologique du bâti à travers le couple densité-arrangement spatial. Cette approche composite autour du verger montre tout l’intérêt de pratiquer l’interdisciplinarité à partir d’objets fédérateurs (la construction neuve, le jardin, etc.).
2°) dans la perspective d’une évaluation systémique en termes de développement durable, la confrontation des résultats des approches disciplinaires peut conduire à la mise en tension de dimensions jugées pourtant, de façon individualisée, conformes aux objectifs du développement durable. Par exemple, il peut s’agir d’une tension entre l’approche démographique et morphologique et l’approche agro-naturelle, qui met en question la notion non pas de densité mais de compacité, et montre la nécessité, qui n’étonne pas les géographes, de recourir à des évaluations multi-scalaires. En effet, la compacité de grande extension ou l’extension linéaire des établissements humains, répondant à l’objectif de « non-étalement » ou de dispersion, peut entraver les continuités écologiques dans certains contextes, c’est-à-dire la viabilité de certains écosystèmes et de leur diversité biologique. Dans ce cas précis, l’éparpillement des établissements humains pourrait être évaluée comme moins nuisante dans le registre agro-naturel. Cet exemple de tension entre bilans thématiques spécialisés montre la nécessité de construire un processus méthodologique intégratif, destiné à l’évaluation de niveaux de durabilité des territoires qui dépasse le bilan des GES. Ce processus annoncé sera au cœur de la deuxième phase de la recherche.

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